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Le commentaire de Juliette sur
mon billet « Les
dessins plus explicites que les mots » ne pouvait pas demeurer sans réponse. Voici donc ce que j’en pense, ainsi qu’elle
m’a fait l’amitié de me le demander.
Dans la première phrase rapportée par Juliette – « Croire est une posture, avoir
la foi une autre, et affirmer sa foi aux yeux du monde encore une autre.» – le mot qui me frappe est celui
de posture. Ce mot fait référence à une façon d’être, de se placer, de
se positionner, de présenter une certaine attitude de corps ou d’esprit. Il a quelque chose de péjoratif
car il suggère une sorte de comédie, de jeu – vis-à-vis de soi ou des autres. Il soulignerait
donc un manque de naturel, une sorte de parti pris, un choix de convenance. Comme un habillage pour se travestir. Du moins
est-ce ainsi que je l’ai perçu au premier abord.
Toutefois, a contrario, l’auteur que commente Juliette, ajoute aussitôt : « je me trouve
dans la croyance comme tout le monde, car celle-ci est une posture innée, sans laquelle nous ne pourrions tout simplement
pas vivre. Un bébé qui ne serait pas habité par la croyance inconsciente de l’existence du lait,
chez sa mère, mourrait de faim. » Cette « croyance inconsciente » ne serait-ce
pas plutôt l’instinct ? Le ‘’Grand Robert électronique’’ définit
l’instinct une : « impulsion qu'un être vivant reçoit d'un agent extérieur ».
Instinct et « croyance inconsciente », voila un raccourci un peu facile. Le même dictionnaire
définit la croyance comme « L'action, le fait de croire une chose vraie, vraisemblable ou possible. » Ici
on observe un effort pour « faire croire », ce qui ne correspond pas du tout à l’instinct,
phénomène naturel du vivant et non pas inconscient ou plus ou moins volontaire.
La partie du texte que me communique Juliette, la plus longue, la plus significative, est celle que je cite in extenso :
« Et Dieu dans tout cela? Je distinguerai ici foi et croyance. La foi en Dieu est un acte culturel, la
croyance en Dieu est un besoin, primitif, mais dérivé du besoin des primates humains de pouvoir faire confiance à certains
de leurs congénères, en particulier les parents nourriciers, protecteurs. A mes yeux d’agnostique,
les dieux sont d’une part des sublimations des figures parentales, des ancêtres, d’autre part des inventions
sociales qui garantissent les règles sociales, leur donnent une légitimité. Dans le fond, les hommes
ne se font pas assez confiance, en particulier, ils ne se fient pas assez à leurs chefs, leurs guides, d’où le
recours à des entités imaginaires transcendantes aux sociétés humaines, censées être
plus crédibles. »
Cette explication, à laquelle le mot « primitif » ajoute un je ne sais quoi de ’’pauvre
type ignare’’, est conforme, dans son esprit, aux thèses des sociologues comme des anthropologues des
XIX° et XX° siècles, qui analysaient et concevaient les phénomènes selon des critères
uniquement rationnels. Ils s’efforçaient, pour la plupart, de comprendre les comportements humains comme répondant
exclusivement aux réactions des molécules chimiques qui réagissent dans tissus, organes et espèces
vivantes. Je vois là une forme de dégénérescence de l’esprit « mécaniste ».
Comme l’explique Camus :
« Sade niera Dieu au nom de la nature — le matériel idéologique de son temps le fournit
alors en discours mécanistes — et il fera de la nature une puissance de destruction. »(*)
Aujourd’hui, un nouveau « matériel idéologique » se met en place, qui
ne repose pas uniquement sur le rationalisme. Des phénomènes inconnus, en partie décelés par
les psychiatres et les psychologues, paraissent dépendre d’une vision de la Vie qui ne se résout pas
au découpage de cadavres en molécules, mais doit tenir compte d’organisme VIVANTS dont les réactions
nous paraissent encore bien mystérieuses. Je ne possède aucune compétence scientifique pour affirmer
que « j’ai raison » ! Je me fie à une forme de bon sens paysan, à une « intuition », à un « senti »,
certes peu transposables mathématiquement, ni démontrables chimiquement. Il y a des évidences
qui valent des preuves : le vivant n’est pas une matière, ni un matériau, ni une biologie. La molécule
elle-même est-elle si simple ? Et une cellule, n’est-elle qu’échanges d’atomes, de molécules,
d’électricité ? Notre ignorance devrait nous rendre prudents et humbles, d’autant que le vivant
ne concerne pas que les humains.
Notre savoir-faire industrieux et technique commence à déboucher sur des sortes de monstruosités plus
artificielles que naturelles qui commenceraient à provoquer des réactions en profondeur de la « nature vivante »,
réactions qui peuvent nous causer des dommages bien plus dangereux encore que les bienfaits, le confort, le « progrès » que
nous croyons en obtenir. Rien que cela me conforte dans ma méfiance à l’égard de sciences, aveugles
parce que trop rationnelles dans leur démarche. Galilée est dépassé, au même titre que
les religions n’ont plus rien à voir avec les sciences, comme cela fut le cas des millénaires durant.
Je ne puis m’empêcher de « croire » plus que jamais que Croire et Vivre (ou Vivre et Croire)
constituent une approche non exclusivement rationnelle de la connaissance même scientifique. Les êtres vivants
ne sont point des machines, alors qu’on les a étudiés comme s’ils l’étaient. Le propre
du vivant est le changement perpétuel sur une échelle du Temps dont nous n’avons pas bien conscience.
Je dirais volontiers que la Vie modifie d’elle-même ses propres composants et systèmes internes, à un
tel point que la science devra, si notre espèce humaine se maintient assez longtemps sur terre, modifier ses hypothèses,
ses certitudes et ses affirmations. La « con-naissance » ne serait-ce pas justement une manière
de décrire un phénomène en perpétuelle évolution à des profondeurs et à des
durées incommensurables, inimaginables : nos capacités d’intelligence parviendront-elles jamais à fixer
le mouvant, à pétrifier la Vie, ce qui revient à la condamner à mort, ce qui est invraisemblable ?
C’est pourquoi nous sommes condamnés à Croire plus qu’à savoir. Quant aux religions, elles
ne sont que des instruments de conditionnement du Croire, un peu comme une belle présentation enveloppe somptueusement un
produit luxueux…
Croire est un fondement de la vie, une sorte d’instinct si l’on préfère (le fameux « élan
vital » de Bergson). Une croyance est un « produit » du fait de Croire. Quant à la
foi elle va plus loin que la croyance car elle suppose une adhésion formelle, un choix et un engagement individuels
dans un « système » (doctrine, croyances, superstitions, religion, secte spirituelle, etc.).
Avoir la foi c’est considérer son Croire comme fondamental. C’est l’affirmation d’une manière
de penser, de comprendre, de supporter l’adversité. C’est aussi une espérance, même au-delà de
la mort… La foi ne se discute pas ; elle se respecte chez les autres. Elle n’est point une connaissance
rationnelle discutable, mais l’affirmation de soi : tuer la foi chez quelqu’un est pire que le tuer
physiquement.
Je conclurai en attirant l’attention à nouveau sur ce qu’écrit l’auteur à Juliette : « je
me trouve dans la croyance comme tout le monde, car celle-ci est une posture innée, sans laquelle nous ne pourrions
tout simplement pas vivre. » Ce qui souligne bien, dans sa manière rationaliste de penser, que nous
ne pourrions pas vivre sans la croyance : en fait, sans Croire. À son insu, notre auteur dit la même
chose que moi… mais en louvoyant entre mots et concepts, comme pour s’excuser, d’où les expressions « posture », « innée », « comme
tout le monde » et plus loin dans son texte : « La foi en Dieu est un acte culturel ».
Cette expression « acte culturel » semble cacher la honte de paraître croire à Dieu… Non,
non, je ne crois pas, je vais au théâtre religieux regarder jouer ceux qui ont la foi en Dieu… comme
tout le monde… Ça fait bien. C’est une « posture » sociale qui rassure : il
le dit clairement.
Qu’on ne voie ici aucune ironie à l’encontre de cet auteur. Il s’exprime « comme tout
le monde », en fonction de ce qui lui fut enseigné, et des convictions de son époque. Ainsi ai-je
pensé aussi, plus jeune, puis j’ai changé l’orientation de mon regard. Pourquoi ? Je ne sais.
Toujours est-il que ce que je crois aujourd’hui paraîtra dans 2 ou 3 siècles aussi « enfantin » que
ce que pensaient les Gaulois guidés par leurs druides. Quelles que soient nos connaissances, à quelqu’époque
que nous vivions, nous n’en sommes pas moins des humains à part entière, aussi ignorants qu’intelligents.
Cette constatation plaide-telle en faveur du Savoir ou du Croire ?
Je ne sais pas, Juliette, si j’ai bien répondu à votre question, mais je m’y suis appliqué avec
toute ma « foi », ou ma ferveur, si vous préférez.
→ Le commentaire de Juliette est à disposition dans un popup
ici.
*.- Camus, l'Homme révolté, Pléiade, p. 449.
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